Les professeurs d’université sont-ils qualifiés pour enseigner l’éthique?
Ces dernières années, le domaine de l’éthique a connu une croissance rapide dans les universités canadiennes. À preuve, de nouveaux postes ont été créés et des centres de recherche consacrés à l’étude de l’éthique, mis sur pied. Les philosophes et les théologiens ont été les pionniers dans les domaines de l’éthique médicale, de l’éthique environnementale, de l’éthique juridique et de l’éthique des affaires. À notre université, soit à Saint Mary’s, l’étude de l’éthique prend diverses formes. En effet, le département de philosophie offre un cours en éthique des affaires, tandis que le département de comptabilité s’occupe des questions telles que la fraude, la négligence, les PCGR et la fiscalité.
Dans les écoles d’administration, les professeurs parlent de l’importance d’enseigner l’éthique des affaires et demandent des cours d’éthique utiles dans le monde des affaires d’aujourd’hui. Bon nombre d’entre eux croient maintenant que seules les personnes qui connaissent les affaires devraient enseigner l’éthique des affaires. À leur avis, les discussions générales et les prises de position abstraites des philosophes et des théologiens ne répondent pas aux besoins des étudiants en administration. Ils avancent que les dilemmes éthiques que posent les situations d’affaires réelles sont complexes et que, pour bien comprendre ces situations et les résoudre, il faut avoir des connaissances solides des affaires. Bref, « comment peut-on enseigner l’éthique des affaires si on ne connaît rien aux affaires » ?
Or, les professeurs d’administration sont-ils qualifiés pour enseigner l’éthique des affaires? Pour répondre à cette question, examinez d’abord la façon dont les groupes de professionnels autoréglementés (p. ex. les avocats, les médecins, les comptables et les ingénieurs) traitent l’éthique professionnelle. En effet, les codes de déontologie jouent un rôle fondamental au sein de ces professions. Ils exigent que les membres fassent preuve, dans l’exercice de leur profession, d’une grande compétence professionnelle, d’honnêteté et d’intégrité, et ils précisent les comportements inacceptables. Évidemment, élaborer un tel code et exiger que les membres l’observent est, pour ces groupes de professionnels, une question de premier ordre sur le plan de l’éthique.
En revanche, le comportement des professeurs d’université n’est guidé par aucun code de conduite officiel. En fait, nous ne disposons même pas d’un code déontologique informel. Étant donné la complexité des interactions et des relations qui existent parmi les professeurs d’université, sans compter la préoccupation croissante à l’égard de l’éthique dans les universités canadiennes, cet état de chose est surprenant.
Qu’est-ce qui guide le comportement des professeurs d’université? Une vague notion de ce qui est légal, ou non, pourrait aider un professeur à décider s’il apportera des fournitures de bureau à la maison, s’il fera des appels personnels au travail ou s’il offrira des services-conseils rémunérés durant ses heures de travail. Ces questions liées à l’éthique semblent simples, mais il y en a d’autres qui pourraient être beaucoup plus épineuses. Par exemple, bon nombre d’administrateurs se servent des évaluations faites par les étudiants pour renouveler les contrats, promouvoir un professeur ou accorder la permanence, bien que ces données puissent constituer une mesure peu fiable de la capacité d’enseigner. Cette méthode pourrait-elle inciter les professeurs à influencer les résultats des évaluations faites par les étudiants? Qu’arrive-t-il si un professeur doit voter concernant la permanence d’un collègue qui a déjà voté contre le décideur?
Les professeurs qui enseignent l’éthique doivent eux-mêmes comprendre celle-ci. Ils doivent percevoir les questions complexes qui touchent leur milieu universitaire sur le plan de l’éthique et les traiter de façon efficace. Une partie du problème consiste, pour les professeurs, à comprendre les facteurs déterminants qui façonnent leur propre jugement et les décisions qu’ils prennent. Autrement, ces derniers deviennent comme les cadres supérieurs d’entreprises qui prêchent l’éthique aux employés, tandis qu’ils abusent des avantages indirects que leur procure leur poste. Pour que les comportements éthiques fassent partie intégrante du processus éducatif, ils doivent être mis en pratique par les professeurs qui les prônent.
Richard (Dick) Chesley et Bruce Anderson
Université Saint Mary’s
d.chesley@stmarys.ca